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Le mythe de l’artiste bloqué

J’ai réalisé il y a environ 2 mois que je me définissais depuis des années comme une « artiste bloquée ».

Je le répète sans cesse : « J’ai des blocages », « Je suis bloquée », « C’est pas fluide » ou encore « Avant, c’était bien, j’avais pas de blocages ».

Sans m’en rendre compte, petit à petit, cette définition de l’artiste bloquée est devenue mon identité…

Illustration © TeeNa

 

Finalement, je crois que j’empirais la situation en me rabâchant mes croyances limitantes à longueur de journée sur mon statut d’artiste soi-disant bloquée.

Quand j’étais petite, je m’en foutais royalement. Je ne me demandais pas si j’étais une artiste. Je créais et je m’amusais, je suivais ce que j’avais envie d’exprimer à l’instant présent, point à la ligne, ça me suffisait amplement.

 

Comme je l’avais déjà fait remarquer dans mon article Autopsie d’un blocage artistique, quand on est enfant, notre créativité est en général très fluide car on ne se pose quasiment pas de questions.

Et, donc, en grandissant, pour la plupart d’entre nous, créer devient un calvaire et on se prend la tête sur des choses qu’on ne questionnait pas du tout avant.

Je savais que le fait d’être passée au statut d’artiste professionnelle avait totalement changé la donne et compliqué les choses. Dans mon parcours, j’avais réussi à identifier un « avant-après » concernant ma fluidité créative Mais, je n’avais jamais réalisé ce qui se cachait vraiment pour moi derrière ce terme d’ « artiste professionnelle ».

En regardant mes vieux carnets de croquis de 2011 et 2012, j’ai remarqué à quel point j’étais productive à l’époque. J’avais oublié cette facilité avec laquelle je dessinais. Je pouvais noircir une page entière de dessins en quelques minutes. Ça a toujours été comme ça, depuis toute petite.

 

Il y a quelques jours, j’ai enfin compris le fond du problème.

Ce n’est pas le simple fait d’être devenue une artiste professionnelle du dessin, mais bien la croyance que pour être une « vrai artiste », il fallait que j‘adopte les blocages et les problématiques qui vont avec ce statut toujours très controversé. C’est donc comme si je m’étais conditionnée à galérer en revêtant le manteau d’artiste. Alors qu’avant, je n’avais aucun problème pour créer. J’étais même hyper rapide pour faire des BD (bon, mon frère disait que c’était parce que je faisais rarement les décors, ce qui donnait l’impression que mes personnages étaient au Paradis haha).

 

En passant pro, j’ai donc signé pour tous les doutes, les blocages, les pannes d’inspiration, les remises en question, les crises existentielles et identitaires, l’envie de tout arrêter et de se pendre au lustre, etc.

Bizarrement, avant de passer professionnelle, je ne m’étais jamais retrouvée face à tous ces déboires qu’on associe volontiers aux artistes. Je crois qu’inconsciemment, j’avais l’impression que c’était ce qu’on attendait de moi. Qui est ce « on » ? La société, peut-être ?

Qu’est-ce qu’il se serait passée si j’étais passée pro sans avoir aucun problème ? Aurais-je pu être considérée comme une imposture ? Une « fausse » artiste…

Comme si la pratique d’un art allait de pair avec les doutes, les états dépressifs et borderlines…

Ayant vécu l’inverse depuis toute petite, je sais que c’est faux car je ne peux créer que quand je me sens bien.

Chaque artiste a sa façon de créer qui lui est propre normalement. Et, c’est pas parce que certains artistes célèbres étaient tellement pétés du bulbe qu’ils devaient se droguer pour pouvoir créer quelque chose de potable (cf. Van Gogh et autres potes…), qu’il faut attendre que tout le monde fasse la même chose…

Pour ma part, ça a toujours été très fluide de dessiner, d’écrire, de créer, en général. Et, quand ce n’était pas fluide ou qu’il y avait certains jours où je n’arrivais pas à faire ce que je voulais, que c’était moche, que je n’étais pas connectée, je faisais autre chose, tout simplement, sans aucun jugement.

Je me rappelle, avec mon frère, on avait une sorte de règle. On faisait des BD tous les deux quand on était petits. On dessinait tous les jours. Personnellement, je dessinais pendant des heures d’affilées, sans ressentir de fatigue et j’étais juste bien.

Il y avait des jours où on n’arrivait pas à dessiner. C’était moche et on n’arrivait pas à faire ce qu’on voulait. Sur le coup, on était dégoûtés, on se disait « Oh non ! J’arrive pas à dessiner aujourd’hui… » C’était parfois frustrant, surtout quand on avait prévu de bien avancer sur notre BD, de faire plusieurs pages. Mais, je trouve qu’on agissait avec sagesse dans ces moments-là car on savait que ça ne servait à rien de forcer. On laissait donc notre BD de côté le temps que le blocage passe de lui-même. Des fois, quelques heures plus tard, on avait retrouvé le « flow » donc on pouvait se remettre à dessiner. D’autres fois, il fallait attendre 1 ou 2 jours et ensuite la fluidité revenait.

Je trouve qu’en passant pro, c’est comme si j’avais perdu cette douceur et cette indulgence envers moi-même. Déjà, le fait d’avoir mis une telle pression financière sur mon art n’a vraiment pas aidé… Je ne l’ai réalisé que bien tard…

Du jour au lendemain, je n’avais plus envie de dessiner, ce qui a été un réel choc car dessiner, c’est comme respirer pour moi. Ça devenait dur de me mettre à mon bureau et de faire ce que j’adorais tant avant. Je n’avais pas compris que le fait de passer pro avait incrusté d’autres personnes que moi-même dans mon processus créatif. Finalement, je dessinais pour les autres désormais. Les autres devaient absolument aimer ce que je créais, sinon ils n’allaient pas acheter mes créations.

 

La question qui se posait alors, c’était : comment deviner ce qui va plaire à un public ?

C’est quasiment impossible… Et, ça me rendait folle donc ça me bloquait… D’ailleurs, j’avais plusieurs fois vu ce qui plaisait dans le travail des autres dessinatrices, mais c’étaient des choses qui ne me transcendaient pas. Et pourtant, j’ai essayé de rentrer dans ce moule et de produire les mêmes choses. Je ne voyais pas que je perdais mon identité artistique et que les autres ne pouvaient pas être touchés par quelque chose qui ne vibrait pas pour moi. Je n’en avais toujours fait qu’à ma tête et ça me convenait parfaitement avant.

Cet, là, c’était comme si d’un coup, j’avais bâillonné mon enfant artiste en la dégageant dans un coin car j’estimais qu’elle ne faisait que des gribouillis inintéressants et pas vendeurs du tout. Mais, en me coupant de ma partie créative, j’ai tué la Joie que j’avais à dessiner…

J’ai donc commencé à vraiment déprimer. Surtout que j’entendais des voix. Non, pas en mode Sixième sens haha… Mais, c’étaient plutôt des critiques constantes, des reproches par rapport à ce que je faisais, devrais faire, créer et même parfois par rapport à qui je devrais être pour mieux réussir dans le milieu artistique…

Le pire, c’est que les voix que j’entendais étaient vraiment méchantes et hyper perverses. Elles jugeaient tout ce que je faisais, elles me critiquaient à la première occasion. Même quand je faisais seulement le geste de lever mon crayon, c’était une pluie de critiques qui me tombaient sur la tronche en mode avalanche : « Nan, mais vous avez vu ? Elle a levé son crayon au bout de 2 minutes ! Faut vraiment être attardée pour être aussi lente…»,« Même sa façon de tenir son crayon… On dirait qu’il pèse 5 tonnes, faut pas abuser ! », « C’est quoi ce bras cassé ? Achète-toi une autre vie, Dessinatrice, c’est clairement pas fait pour toi… »

Voilà, en gros la violence des monologues qui tournaient dans ma tête. Gratuits, acides et castrateurs… Bon, c’est pas exactement ce que j’entendais, mais c’est pour montrer que quoique je fasse, j’étais toujours dans l’erreur avec ces voix horriblement sadiques…

Vous avez peut-être vous aussi ce genre de voix insupportables qui vous parlent, non ?

J’ai pu m’en libérer en parlant, à d’autres personnes, des blocages que je traversais. J’avais eu un premier déclic lors de l’atelier d’écriture que j’avais co-animé avec Mrs Roots et la Revue Atayé, en mai dernier. Et, c’est il y a quelques semaines, en parlant avec une amie que j’ai pu finalement commencer à me dissocier de ces attaques perpétuelles.

J’ai parlé de ma peur du jugement des autres et c’est là que j’ai réalisé que je n’avais jamais reçu de critiques aussi violentes que celles dans ma tête. Plus j’en parlais à mon amie, plus je réalisais que ma pire ennemie était ma croyance. La pire juge, c’était moi-même… Et, j’ai enfin pu lâcher ma peur d’être lynchée sur la place publique au moindre faux pas artistique…

 

D’un coup, je me suis donc déconditionnée à être bloquée. J’ai lâché mes loyautés envers le statut d’artiste pro. Et, j’ai aussi lâché cette impératif de la perfection.

Depuis, j’ai enfin pu renouer avec ma fluidité créative et je dessine comme avant. Peu importe que les autres me considèrent comme une vraie artiste ou non. Je crée quand j’en ai l’envie et pour moi, c’est vraiment tout ce qui compte. Le reste n’est que broutilles et balivernes.

Je me suis donc remise au centre de ma création car le dessin est avant tout mon moyen d’expression préféré. Il m’appartient et personne d’autre que moi-même n’a de droit dessus. Tant que je me fais plaisir et que je suis dans la Joie, ça ne peut qu’être bien !

D’ailleurs, fait très étrange et plutôt ironique : tout en me disant bloquée, j’ai quand même réussi à faire une BD à moi toute seule, à gérer le scénario, les dessins, la mise en couleur, la mise en page puis la campagne de financement participatif et enfin la mise en vente en librairie… Dis donc, qu’est-ce que ce serait si j’étais pas bloquée ?

 

Voilà ma réflexion sur ce sujet.

Je décide de ne plus me qualifier d’artiste bloquée car ça m’empêche d’être autrement et ça m’emprisonne. J’ai envie d’être libre d’être celle que je veux et de changer d’avis et d’identité selon mes envies ou mon humeur du moment.

En ce moment, je dessine plusieurs BD en même temps et j’ai pleins d’idées pour de nouveaux projets à venir ! Ça fait tellement d’années que je n’avais plus réussi à faire ça et à vivre ma fluidité avec légèreté !! Je suis tellement heureuse !

J’ai compris à quel point le fait de pouvoir créer facilement et à volonté est un facteur essentiel et indispensable à mon bonheur !

Maintenant que je le sais, je serai attentive à tous les signes, tous les panneaux Stop et je me réorienterai dès que je m’éloignerai de mon chemin.

 

Much Love to you all 💖

TeeNa

 

Crédits Illustration © TeeNa

4 commentaires

  • Juliette

    Salut Teena ;
    Félicitations pour cette promotion de artiste bloquee à artiste tout court 🙂
    Deux choses, ça donne sacrément envie de voir tes bd faites avec ton frere et tes carnets de 2010 -2012.
    Ensuite fuck les decors si c’est pas ton propos et que t’es plus axee sur les dialogues. Ya pas d’obligations de moyen juste de résultat entant qu’artiste ahah

    Bisous, bon weekend !

    • TeeNa

      Hello Juliette !
      Merci pour ton commentaire ^^ j’avance encore pour totalement me dissocier de cet état d’artiste bloquée ! C’est un cheminement, mais y’a clairement un bond en avant de fait.
      Mdr j’ai plutôt fait des BD avec ma soeur, elle écrivait l’histoire et je dessinais. Avec mon frère, on dessinait chacun notre BD, mais on le faisait ensemble, dans le sens, en même temps quoi. On était très liés comme des jumeaux à cette période 🙂 Je suis bien d’accord pour les décors, ça me saoulait trop haha !
      Après, ça peut être intéressant de montrer mes vieux carnets de croquis et d’en faire une vidéo oui ! Je vais préparer ça 😉

      Bizoo et bon Noël !!

    • TeeNa

      Merci pour ton commentaire !
      Oui tout à fait… mais parfois, on le fait sans même s’en rendre compte. C’est pour ça qu’il faut rester vigilant

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